Jean-Marie Périer, photographe
du 16 juin au 25 juillet 2026
Né en 1940, Jean-Marie Périer connaît une enfance privilégiée. Fils de comédiens, il grandit dans un hôtel particulier de Neuilly où se réunit tout le milieu du théâtre et du cinéma, français et américain. Louis Jouvet, parrain de sa mère, Yves Montand, grand ami de son père, ou encore Jean Cocteau et Jean Marais, qui habitent dans une péniche amarrée à deux pas, sont des figures du quotidien. La vie de noctambule devient vite sienne : cabarets et clubs du Quartier latin lui sont tous familiers. Le portier le laisse entrer quand, enfant, il vient voir maman danser au Club Saint-Germain…
La photo, il y vient par dépit : c’est à la musique qu’il se voue au départ — jusqu’à ce qu’il apprenne que celle-ci est le domaine attitré d’un certain « vrai père », dont il préfère taire le nom.
Il a seize ans quand il est pris comme assistant par Daniel Filipacchi, homme de la radio, alors photographe pour Paris Match (titre qu’il rachètera plus tard) et futur directeur de nombreux magazines. Il a encore sa tête d’enfant quand on le munit d’un Leica et l’envoie photographier pour Jazz Magazine Dizzy Gillepsie et Ella Fitzgerald sur la Côte d’Azur. Et il n’est guère plus âgé que son lectorat quand il officie pour le magazine Salut les Copains, à son retour d’Algérie (où il a servi pendant vingt-huit mois). Filipacchi lui donne carte blanche : « tout est possible, rien n’est interdit » ; du moment que ses photos déplaisent aux parents.
Le parcours de Jean-Marie Périer serait aujourd’hui improbable — même s’il se trouvait un Fellini pour dire « n’écoute pas tes professeurs, fais ce que tu as envie de faire », comme ce fut son cas lors d’un tournage à Rome avec son père. Aucun journal ne donnerait sa chance, « comme ça », à un gamin, même « fils de » ; tout comme nombre de ses clichés n’auraient jamais vu le jour dans le monde actuel, avec ses services d’ordre, ses autorisations préalables, ses réglementations en tous genres, ses précautions, ses assurances et ses intermédiaires à rallonge. Peu de place pour l’improvisation, la spontanéité, l’instinct, et encore moins pour les idées folles, les idées « pour rire » : impossible, cette photo du chanteur Antoine, assis sur un fauteuil-trône au milieu des Champs-Élysées en 1966, guitare à la main, lévrier afghan aux pieds – police et automobilistes indifférents ; impossible, cette photo de Claude François, à Las Vegas en 1965, lui aussi assis au milieu de la chaussée à jouer aux cartes ; impossible, cette longue promenade ponctuée de flashes à travers le Bois de Boulogne pour désennuyer John, Paul, Ringo et George.
À cette grande liberté de mouvement s’ajoute, pour les (rares) radios et télés de l’époque, une latitude budgétaire telle qu’il suffisait d’avoir l’idée d’entraîner Jacques Dutronc pour des séances-photos au Mexique, à Hong Kong ou à Bombay pour voir les photos imprimées.
À partir de 1974, il décide de se consacrer à la réalisation. Il tournera quatre films, des documentaires pour la télévision et des centaines de films publicitaires. Il vit à Los Angeles, aussi longtemps que cela l’amuse. En 1990 : retour en France et retour à la photo ; mais, cette fois, ce sera pour les pages mode et people du magazine Elle. Pendant dix ans il croira retrouver un peu de la légèreté et de la fantaisie des belles années.
Jean-Marie Périer, qui est depuis passé à l’écriture, joignant dans ses albums-souvenirs les mots à l’image, a toujours refusé de se prendre trop au sérieux. Ses photos, pour lui, sont du pur spectacle. Mais il a l’œil, l’idée et le talent de la mise en scène ; et le don, incontestablement, de gagner la confiance de ces idoles pourchassées par les paparazzi. L’enfance à Neuilly, baignée dans le milieu artistique, y est certainement pour quelque chose : elle les lui a rendues familières, ces idoles, dont il connaît les forces et les fragilités et dont il sait déchiffrer le langage — tout comme celui de leurs courtisans. Les Beatles, bluffés par ses trois photos prises dans le noir lors de leur première séance-photo, lui confieront régulièrement leur image par la suite ; James Brown, qui ne devait lui accorder qu’une heure de shooting, parce que sa tête lui revient, le garde à ses côtés plusieurs jours ; Vartan et Hallyday l’invitent même à les suivre en voyage de noces aux Canaries.
Les photographies de Jean-Marie Périer documentent plusieurs décennies de culture populaire, à une époque-charnière dans l’histoire de la musique et de l’Histoire tout court. Elles donnent un visage à cette jeunesse d’après-guerre, insouciante et légère, dont il ne subsiste presque rien aujourd’hui. C’est à ce constat que ces photos nous conduisent in fine : le monde a si bien changé dans ses grands rouages que nous ne ne pouvons plus ressembler à cette jeunesse-là.
Photo : Gerry Mulligan à Juan-les-Pins en 1958. © Jean-Marie Périer